~ Abbie Hoffman ~

« Comment se procurer gratuitement de la nourriture ? Comment prendre l’avion sans payer ? Comment monter un journal militant ? Comment réussir une manifestation ? Comment répondre aux violences policières ? Comment adopter un bison ?… À la manière d’un faux guide pratique. Volez ce livre aborde – avec beaucoup d’humour – des sujets aussi sérieux que l’exclusion, la pauvreté, l’avortement clandestin, le bouillonnement des mouvements des droits civiques et la révolution. »
Tout d’abord, lire ce livre aujourd’hui, c’est regarder au travers d’une petite fenêtre les années 60, 70, voir 80, aux États-Unis et les mouvements civiques et contestataires de ces périodes. Pour re-situer un peu les choses, ce sont les périodes de la guerre du Vietnam (1955 selon les États-Unis, à 1975). Comme beaucoup de pays dont l’histoire est le résultat du tumulte des empires coloniaux et de leurs idéologies arriviste, raciste et patriarcale, le Vietnam a été ballotté par des guerres, des régimes politiques, des accords, des désaccords, des mouvements indépendantistes et j’en passe. Conduisant ainsi à de véritables bouleversements et drames auprès des populations locales et des différents colons et soldats envoyés sur place au fil du temps.
La guerre du Vietnam fait suite à la guerre d’Indochine. Après des accords sur la cessation des hostilités au Vietnam entre les mouvements indépendantistes vietnamiens et la France : les accords de Genève, la France se retire du Vietnam.
Mais l’histoire moderne pleine de nœuds, soit-elle, n’est souvent que l’entrelacement d’un seul fil sur lui-même. En effet, au même moment, la guerre froide oppose des démocraties libérales et des régimes communistes. Ainsi, les accords de Genève prévoient la séparation du Vietnam en deux territoires, car deux idéologies prévalent dans les mouvements d’indépendance de l’époque. Le nord du Vietnam met en place un régime communiste et le sud un régime républicain. Mais l’insurrection d’une organisation révolutionnaire communiste vietnamienne – le Việt Cộng – renverse l’équilibre tout nouveau du Sud du Vietnam.
En guerre contre toutes les représentations du communisme présentes dans le monde entier, les États-Unis s’en mêlent en envoyant une chiée de conscrits. Des jeunes hommes forcés à s’enrôler dans l’armée et poussés aux pires atrocités sur place.
Dans le même temps aux États-Unis : le mouvement hippie. Un mouvement idéologique d’abord, puis culturel, porté par la génération issue du baby-boom – dépassera les frontières nord-américaines. Les courants hippies, au-delà de l’idéal folklorique qu’on nous vend parfois, c’est surtout un mouvement contestataire pacifiste. Un mouvement qui s’oppose d’abord aux logiques capitalistes et consuméristes soutenues par les traditionalistes du pays. La mouvance hippie souhaite aussi redonner la place à l’humain en s’intéressant notamment aux histoires des cultures opprimées, des peuples asservis, aux féminismes et aux réalités environnementales. Pour ce faire, on crée, on écrit, on chante, on danse, on échange, on marche, on transmet… Les mouvements hippies, c’est d’abord la révolte des campus universitaires et de la « nouvelle gauche américaine » de l’époque.
C’est par contestation à l’implication des États-Unis dans la guerre au Vietnam, à l’envoi et à la perte de gamins états-uniens de 20 piges sur place, ainsi qu’aux tueries perpétrées sur des milliers de civils Vietnamiens que les mouvements hippies arrivent à se faire entendre lors de plusieurs manifestations pacifistes desquelles naît le fameux « Peace and Love ».
Et dans tout ça… Abbie Hoffman.
Militant anarchiste, fondateur du Youth International Party (parti international de la jeunesse), antiautoritaire et libertaire, né du mouvement du campus universitaire de Berkeley : Free Speech Movement (mouvement pour la liberté d’expression) et des mouvements antiguerres. Bref, vous avez déjà l’idée, un sacré personnage.
J’ai découvert Abbie Hoffman, en tout cas son personnage dans le film « Les Sept de Chicago ». Le film raconte un procès américain qui fait suite aux manifestations de 1968 pendant une convention nationale démocrate. Ces manifestations sont organisées par des regroupements étudiants, ou encore le Youth International Party avec à sa tête 7 organisateurs, dont Abbie Hoffman. Après de vives et violentes répressions policières sur une foule de manifestants pacifistes qui s’oppose à la guerre du Vietnam, le gouvernement fédéral des États-Unis poursuit les organisateurs pour conspiration. Une huitième personne, Bobby Seale, cofondateur du Black Panther Party, y sera aussi jugé, enfin bâillonné séparément. Le film est vraiment super, je le conseille. Dedans, on y découvre Abbie Hoffman comme un mec loufoque et très impliqué dans la cause, toujours le bon mot, même parfois le mot de trop selon le juge.
C’est avec une réplique : « Donne-moi un instant, frangin, c’est la première fois que je suis poursuivi pour mes pensées. » – Après qu’on lui ait demandé s’il avait prévu des affrontements avec les forces de l’ordre avant d’aller en manifestation *, que je fonce sur Internet voir qui est cette personne.
Je le découvre auteur, je le découvre comme l’un des visages principaux des mouvements hippies de l’époque et j’apprends qu’il est représenté dans le film « Forrest Gump » – le mec avec la chemise aux couleurs du drapeau américain, c’est lui. En effet, Abbie Hoffman est un militant très connu aux États-Unis, notamment pour l’utilisation de l’humour à travers sa façon de manifester. Il arrive souvent déguisé dans des commissions ou crée de véritables mouvements de foule en plus de ses prises de paroles où il se moque ouvertement des représentants politiques. Il a le goût du show.
Étant personnellement et facilement touchées par les moments forts, les discours et les histoires des personnalités issues des mouvements humanistes – j’ai été interpellée. Alors autant vous dire que lorsque j’ai vu qu’un de ses bouquins s’appelait « Volez ce livre », je n’ai pas hésité.
Oui, on y arrive enfin. J’espère que vous m’excuserez d’écrire cette fiche de lecture comme ceci, mais ça me tenait à cœur.
Bref, rien que l’histoire du titre du livre est aussi folle et typique des « seventies » de « l’Amérike » que l’est Abbie Hoffman lui-même !
De ce que j’ai retenu suite à mes lectures sur le sujet, ce titre a été choisi, car on lui avait interdit de marquer cette mention sur la couverture d’un précédent bouquin, donc pour être sûr qu’on ne puisse plus lui interdire, il en a fait un titre.
Ce livre n’est pas un manifeste des idées de l’auteur, mais un recueil d’informations à destination des Yippies – les membres du Youth International Party – ou de toute personne ayant une âme révolutionnaire.
Le livre est composé de deux parties.
La première partie s’appelle « SURVIVRE ! ». Elle y donne un tas d’astuces pour manger à l’œil, détourner un avion, acheter une ferme, faire la manche ou encore faire pousser du cannabis… Bref, vivre le plus gratuitement possible dans un espace saturé par l’échange monétaire et les interdictions.
La seconde partie « SE BATTRE ! » va parler de la diffusion d’idées, notamment par la création d’un journal underground, comment se protéger en manifestation, comment se défendre en manifestation, quels sont nos droits si on se fait arrêter par la police et, comme on est aux États-Unis, on y parle aussi d’armes à feu.
Abbie Hoffman nous donne des astuces et des adresses pour « emmerder les salopards ». Le verbe est direct, certaines mentions sont très drôles ou sont simplement brutalement représentatives des idées politiques de l’auteur. Il ne cache rien, sauf si ça doit mettre en danger certains camarades au moment où le livre sort en 1971.
Bien sûr, vous l’aurez compris, le temps est passé, les billets d’avion ne sont plus falsifiables, les adresses ont changé et la police du monde entier est bien mieux armée.
Si le livre semble parfois être une liste pour les révolutionnaires de 80 balais, ma capacité à romaniser a souvent pris le dessus lorsque je me perdais dans les pages du bouquin.
Abbie Hoffman nous dépeint un monde plein d’une liberté marginale qu’on ne s’autorise qu’à rêver, car on n’est pas sûr de réussir à être assez fort pour tenir dans ce système en étant contre lui.
Passez au-dessus des mœurs de bien séances en adoptant la technique du déguisement, se faire passer pour n’importe qui afin de manger, dormir ou fumer à l’œil, avoir aveuglément confiance en son prochain en partant du principe qu’on trouvera partout quelqu’un de révolutionnaire et prêt à aider,
garder la tête froide si on se retrouve en cavale… Ça fait un peu rêvasser.
Mais au-delà de ce paroxysme d’idées révolutionnaires, on y lit aussi l’humain capable de penser au de là de sa propre condition. Il y a du féminisme avec des tips en lien avec l’avortement, le planning familial ou des associations spécialisées. Il y parle de frères et de sœurs, n’effaçant pas la difficulté de certaines communautés dans des États-Unis où la ségrégation raciale vient tout juste d’être juridiquement interdite. Il fait souvent un point avec le lecteur pour lui dire qu’il a le choix, même dans la façon de lutter et surtout, il ne souhaite pas combattre les gens, mais les idées. Partant du principe qu’il est possible de changer et donc d’inclure les personnes contre qui il est possible de se retrouver.
Si j’en ai bien plus à dire sur ce qui entoure le livre que sur le livre lui-même, c’est parce que la période et l’auteur dépassent l’œuvre. Comme je l’ai dit au début : « Tout d’abord, lire ce livre aujourd’hui, c’est regarder au travers d’une petite fenêtre. » C’est pour ça qu’il était important pour moi de vous faire part d’une partie de la période qui porte sur la rédaction de cet ouvrage, car ce sont ces connaissances qui vous feront comprendre le biais de lecture qu’il faut utiliser pour pouvoir apprécier le texte aujourd’hui. Sans rien attendre de ce bouquin, si ce n’est découvrir l’auteur et la façon dont il voyait et « exerçait » sa cause, je préfère être claire, ce livre intéressera les personnes intéressées par le militant qu’était Abbie Hoffman.
Mais il a été très émouvant et insuffle tout de même une touche poussiéreuse d’espoir. Comme si ce qui était hier pouvait renaître aujourd’hui. Comme si nos forces de croire pouvaient revivre au-delà du ridicule dont on macule les personnes idéalistes et qu’on ne soupçonne pas l’âme révolutionnaire. Les mouvements hippies ont permis l’avènement d’une multitude de travaux, de courants de pensée et d’organismes encore très actifs aujourd’hui.
Du plus cliché du mouvement au plus intellectualisé des courants de pensée, la mouvance hippie et tous les mouvements contestataires qui se coordonnent autour des droits, libertés et respect de la dignité et de l’intégrité humaine, ainsi que des luttes en faveur de la nature sont des combats encore pleinement actifs aujourd’hui, en témoignent tous les mouvements de manifestations et culturels actuels.
GenZ, antiraciste, indépendantiste, queer, féministe, décolonialiste, écologiste, anti-impérialistes… et j’en passe. Nous sommes issus de ces mouvements, nous sommes la parole des fou•lle•s qui ont donné leur énergie pour voir advenir ce que nous souhaitons aussi.
Détail et réalité –
En 1973, bien après le procès de Chicago, Abbie Hoffman est accusé de trafic de cocaïne et vit dans la clandestinité jusqu’en 1981, où il est arrêté. Pendant cette incarcération, on lui détecte des troubles de la bipolarité. C’est une impression très personnelle, mais quand j’ai lu ceci en fin de livre, j’ai eu une sensation étrange comme si le personnage que j’imaginais s’écroulait et pourtant tout semble logique.
Les personnes ayant des troubles de la personnalité ont cette aura de l’inexplicable. Ils sont plus que nous et en même temps, c’est leur fardeau. Abbie Hoffman a été une figure incontournable des mouvements hippies, militants des années 60-70. Ses particularités lui ont permis de mettre toute son énergie dans ses combats, laissant parler son imagination sans borne. Bien sûr, le revers de la médaille a été ses phases dépressives qui ont fini par prendre sa vie. Je tenais à mentionner ceci même si cette information va sûrement vous donner une grille de lecture différente de celle que j’ai eue. Alors pour essayer de faire tout de même émerger en vous la sensation que j’ai eue à la lecture de l’un de ces livres : je ne veux pas qu’on remette en question ces combats – je souhaite sincèrement que vous puissiez voir certaines de ces techniques comme de la créativité et de l’inventivité pure au service de causes nobles parce que c’est pour cette raison qu’il s’est fait connaître et qu’il a été une figure très charismatique de ces mouvements. Dans les univers militants actuels, la créativité est un outil très employé pour interpeller les populations et pousser d’autres personnes à venir soutenir les mouvements.
Arriviste : personne dénuée de scrupules, qui veut arriver, réussir par n’importe quel moyen.
Patriarcat :
Def Larousse – Forme d’organisation sociale dans laquelle l’homme exerce le pouvoir dans le domaine politique, économique, religieux, ou détient le rôle dominant au sein de la famille, par rapport à la femme.
Point de vue et article wikipédia (Patriarcat en sociologie) – Le patriarcat est un système social dans lequel les hommes occupent des positions de pouvoir, tant dans la sphère publique que privée.
Dans les grandes lignes, ce système place les hommes au-dessus des femmes, mais le patriarcat ne s’appuie pas que sur une logique sexiste. L’idée du père, du patriarche est centrale. Le patriarche est simplement celui qui sait, celui qui fonde, lui octroyant une nouvelle forme de force. Une force qui émane de la pensée, de l’expérience, du savoir du patriarche en plus de sa masculinité. On peut alors voir la figure du « maître », du « père de famille », de « l’homme âgé », de « l’homme expérimenté » comme les différents visages que peut revêtir le patriarche. Toute autre personne ne pouvant être apparenté à ces figures se retrouvent infantilisés – femme ou personne s’apparentant au genre féminin, jeune homme, enfants… Ce système de hiérarchisation permet d’appliquer une forme d’autorité selon des critères de genre, d’âge et de niveau d’expérience. Bien entendu, ce système peut admettre d’autres idéologies tel que le racisme.
L’Indochine : ancien regroupement de colonies françaises, qui réunissait autrefois les actuels Cambodge, Laos et Vietnam.
Conscrits : ce sont les jeunes hommes qui sont appelés par l’armée de leur pays afin de faire leur service national. Pendant la guerre du Vietnam, ils étaient ainsi envoyés sur place.
Anarchiste :
Def Larousse – Conception politique et sociale qui se fonde sur le rejet de toute tutelle gouvernementale, administrative, religieuse et qui privilégie la liberté et l’initiative individuelle.
Antiautoritaire :
Def Universalis – en politique, hostile à toute forme d’autorité.
Libertaire :
Def LeRobert – qui n’admet aucune limitation de la liberté individuelle en matière sociale, politique.
Convention nationale : avant les élections présidentielles américaines, tous les quatre ans, les principaux partis politiques présents aux États-Unis (démocrates et républicains) organisent une réunion par parti. On y trouve les membres du parti de tout le pays, des journalistes, des sympathisants et des stars – parce qu’on est aux States. Ce moment permet de choisir le président et le vice-président du parti. Le président du parti est ainsi la personne qui se présentera quelques mois plus tard aux élections présidentielles du pays. De plus, la convention permet aux partis d’élaborer le programme électoral qui sera utilisé pendant les présidentielles.
Autant dire que c’est un moment important que ce soit pour les personnalités et partis politiques ainsi que pour la population puisque ces conventions, qui durent environ une semaine, sont entièrement retranscrites à la télé – Donc un moment parfait pour manifester.
* Le but était d’effacer l’idée pacifiste du mouvement et de fait, coller la violence des affrontements sur le dos des manifestants plutôt que sur un éventuel abus d’autorité de la part du maire de Chicago pendant ces événements.
* « l’Amérike » : marqué comme ceci dans la version française du livre, c’était encore un petit truc d’Abbie Hoffman pour tenter de faire rager les conservateurs et se moquer de leurs bonnes mœurs. Capable de bouder pour une faute d’orthographe volontaire, mais ne se gênait pas d’envoyer de jeunes soldats tuer des gens à l’étranger. (Je vous livre ce que je comprends du personnage bien sûr…)
La maison d’édition indépendante – Tusitala – publie des œuvres qui sont souvent la pierre angulaire d’une période, d’un mouvement et de pensées. Cette maison d’édition fait beaucoup de traduction pour proposer des « pièces indispensables à l’appréhension des champs littéraires, historiques et politiques dans leur globalité. » Toujours entre fiction et réalité.
site : https://www.editions-tusitala.org/
