~ Tahar Ben Jelloun ~

« Un enfant est curieux. Il pose beaucoup de questions et il attend des réponses précises et convaincantes. On ne triche pas avec les questions d’un enfant. C’est en m’accompagnant à une manifestation contre un projet de loi sur l’immigration que ma fille m’a interrogé sur le racisme. Nous avons beaucoup parlé. Les enfants sont mieux placés que quiconque pour comprendre qu’on ne naît pas raciste mais qu’on le devient. Parfois. Ce livre s’adresse d’abord aux enfants : ils n’ont pas encore de préjugés et veulent comprendre. Quant aux adultes qui le liront, j’espère qu’il les aidera à répondre aux questions, plus embarrassantes qu’on le croit, de leurs propres enfants. »
Tahar Ben Jelloun est un écrivain, peintre et poète franco-marocain étudiant en psychologie, puis partit à Paris pour la réalisation d’une thèse en psychiatrie sociale, où il finit par être rattrapé par son envie d’écrire.
L’impulsion qui a donné à l’auteur le goût de la publication fut d’abord sa collaboration secrète avec la revue marocaine Souffles. Secrète, car il écrit et publie en étant pendant 2 ans en camp militaire au Maroc après avoir été soupçonné d’avoir participé à des manifestations étudiantes. En France, il publie des recueils de poésie, des romans, des essais et collabore avec le journal Le Monde. C’est son livre « L’enfant de sable » qui raconte l’histoire d’un père élevant sa fille comme un fils, qui le fera connaître auprès du grand public.
Il est aujourd’hui l’auteur de 27 livres.
Pour ma part, c’est avec « Le racisme expliqué à ma fille » que je découvre l’écrivain. C’est un essai d’une soixantaine de pages qui explique le racisme aux enfants âgés de 8 à 14 ans sous la forme de questions-réponses. Tahar Ben Jelloun a écrit cet essai grâce aux discussions qu’il a eues avec sa fille lorsqu’elle était enfant.
Ici, on ne parle pas du racisme comme institution. On évoque des pans de l’histoire par une phrase ou deux afin de donner des exemples qui permettent d’appréhender simplement toute la complexité des rapports sociaux connotés par le racisme. On ne s’attaque pas de façon directe à l’évolution de cette idéologie, mais on mentionne par points le visage changeant qu’elle peut revêtir afin d’attaquer frontalement les groupes de personnes qui la subissent depuis longtemps.
Dans tout cet essai, Tahar Ben Jelloun doit répondre à l’incompréhension de sa fille quant à la raison de ses discriminations par essence injustes et les termes qui y sont liés. Ainsi nous donne-t-il les clés pour apporter les réponses que les enfants attendent afin de comprendre les comportements, les paroles et les réactions racistes qui vont souvent à l’opposé de l’enseignement qu’on leur donne. Faire attention, être patient, ne pas insulter, ne pas taper, accueillir, partager, venir en aide. Voici tous ces comportements qu’on attend d’un enfant, mais que le racisme ignore. Alors comme disent les enfants : « Pourquoi ? ». C’est à cette infinie question que s’attaque Tahar Ben Jelloun pour sa fille.
Peu importe que vous vous concentriez sur les réponses du père ou les réflexions de l’enfant, cet échange qu’il nous est permis de lire sera forcément le moyen d’apprendre. Le regard de l’enfant nous permet de rester encrés dans le présent tandis que celui du père permet de faire le lien plus loin dans l’espace et dans le temps. Ces deux voix nous permettent ainsi de comprendre que cette idéologie, les sentiments qu’elle anime, viennent de loin et sont changeant.
Une certaine vision de l’histoire, des lieux, des frontières et les peurs que les gens partagent parfois, sont autant de racines qui permettent au racisme de perdurer.
La version du livre que j’ai achetée est composée pour plus de moitié d’un dossier supplémentaire sur les divers travaux et écrits de l’auteur à ce sujet, suite à sa publication initiale. Et en tant qu’adulte, c’est cette partie qui a capté davantage mon attention.
Cette dernière réunit des informations au sujet de la loi française sur le racisme et sur la haine à l’encontre d’une ethnie, d’une race ou d’une religion. Ainsi que l’admission du génocide comme crime contre l’humanité par la Convention des Nations unies. Pour rappel : « Les États se doivent, en principe, dès lors qu’un génocide est identifié, d’intervenir pour « prévenir » ou « punir » ». 🇵🇸
Le reste du dossier se compose des réactions de lecteurs ou encore de la poursuite du dialogue avec la fille de l’auteur, 7 ans après leurs premiers échanges autour de ce sujet. Mentionnant le fait que le racisme n’a pas reculé, mais qu’au contraire, il a gagné en intensité, notamment, pour le cas français, avec la montée de l’antisémitisme et de l’islamophobie. Pour information, l’édition que je possède date de 2021 et cette seconde partie du livre propose des écrits rédigés entre 1998 et 2018.
On y parle aussi de la différence entre xénophobie et racisme ou encore de ce qu’est la discrimination positive et du fait qu’elle empêche de voir le racisme derrière son emploi. L’édition que j’ai lue nous permet aussi de découvrir quelques publications dans la presse faites par l’auteur autour de ces mêmes sujets.
Parce que le texte initial a fait le tour du monde en étant traduit dans 25 langues, on y retrouve certains récits et certaines réflexions d’enfants que l’auteur a pu entendre dans les différentes classes dans lesquelles il a été invité, pour échanger avec eux. Ainsi nous relate-t-il la complexité d’entendre la discrimination, mais d’aimer ce membre de la famille qui discrimine. La différence entre l’agacement face à des comportements humains et la dérive vers l’idée de racisme.
On peut aussi retrouver quelques correspondances avec des lecteurs – notamment une qui va permettre d’évoquer le concept du sauveur – ou plutôt du sauveur blanc – chez certains colons à l’époque de la colonisation.
Dans cette logique, la présence du colon ne prend pas en compte l’idée d’une politique coloniale à laquelle sa présence est liée. Une politique qui n’implique pas de demander ou d’attendre une autorisation de la part des habitants originaires du lieu colonisé. Dans cette optique, on oublie évidemment le bouleversement humain, économique, culturel parfois même religieux que la colonisation à importé, marquant pour toujours l’histoire de plusieurs pays et de nombreuses familles de colons et de colonisées.
Ainsi, on comprend l’importance des mots et leur emploi pour maintenir la force des discours dans les luttes antiracistes et surtout essayer d’arrêter la réécriture des histoires par les oppresseurs.
Si comme moi, vous faites partie de ceux qui tirent les privilèges de la pensée raciste, alors vous avez peut-être du mal à vous rendre compte de l’importance de celle-ci dans le fonctionnement de nos modèles. Le racisme a construit nos logiques d’échanges mondiaux, consolidé le pire de nos comportements et nous permet de porter des œillères brodées de diamants.
Si on a le privilège de se sentir éloigné du racisme sous prétexte que l’on n’est pas impacté directement par celui-ci, ou que l’on ne se pense pas en accord avec les discours violents qui peuvent émaner de lui, l’embarrassante réalité est qu’il a tout construit depuis des siècles. Au point même que les pensées que vous gardez parfois pour vous sont forcément colorées d’une touche de racisme même lorsqu’on ne souhaite de mal à personne ou que l’on pense à un sujet qui n’a, a priori, pas l’air d’y être lié.
Ce livre est très intéressant pour commencer à appréhender cette réalité d’un racisme aux multiples visages, partout, tout le temps ou chaque enfant et chaque adulte peuvent y être confrontés.
Si ce texte est avant tout destiné aux enfants et aux parents, n’hésitez quand même pas à le lire par simple curiosité, car il a au moins le mérite d’ouvrir la porte des vastes sujets sociaux, économiques et historiques que sont le racisme et par ricochet le colonialisme.
Pour ma part, la lecture de ce livre intervient par besoin de renseignements sur ses sujets et non par hasard. Si je me souviens bien, j’ai entendu parler de ce bouquin sur une vidéo Instagram de la chaîne Histoires Crépues, dont je vous conseille le travail évidemment.
Le texte est aussi disponible sous la forme d’une bande dessinée. Pour cette version Tahar Ben Jelloun a travaillé avec la scénariste de bande dessinée Marzena Sowa et l’illustratrice Hélène Le Cam.
La chaîne au regard décolonialiste et antiraciste Histoires Crépues :
