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Précarité

Si les tongues laissent doucement place aux chaussons et que je me réjouis d’avoir pu rajouter un plaid sur mon lit depuis quelques jours, j’ai aussi la sensation d’entamer une longue période d’isolement. Habituellement mon côté casanier de l’hiver me rend joyeuse, cette année, il va clairement être imposé par mon manque de moyens. Car depuis un bon moment s’immiscent dans mon quotidien la précarité et avec elle l’incapacité de faire certaines sorties ou de se déplacer pour aller voir des gens qui n’habitent pas à côté. Et comme j’ai le malheur de me rapprocher doucement de la trentaine, d’avoir un cercle d’amis établi depuis longtemps et de ne pas habiter près de ce cercle, eh… beh… je reste un peu seule. C’est pas le bout du monde, c’est déjà arrivé quelques fois, mais cet isolement, pour beaucoup d’entre nous, est une des conséquences les plus rudes de la précarité, une fatalité qui rend plus difficile encore le retour à une situation stable. Moins de contacts avec des gens, c’est aussi moins de possibilités pour dédramatiser, pour retrouver la force d’avancer avec légèreté et moins d’opportunités de rencontres pour changer sa situation.

La précarité, quelle qu’importe sa cause, est synonyme de survie pour celui•elle qui la vit. C’est un engrenage qui pousse à une perpétuelle recherche de solution. Nous empêchant ainsi de mettre notre énergie ailleurs.

Bien qu’adulte, on l’assimile à la peur de manquer. Pour les enfants, la précarité peut être perçue comme honteuse. C’est la honte de ne pas pouvoir convenir aux préceptes de possession que nous imposent les idées avec lesquelles nous grandissons. Des idées centrales dans nos systèmes d’appartenance, qui sont exacerbées par notre âge et par le constat de la galère de nos parents.

Je me rappelle des marques trop chères, des voitures des parents sujets de comparaisons, des récits de vacances, des incompréhensions sur certains sujets car de mon côté ma famille ne s’occupait pas d’acheter une maison pour permettre à leurs enfants d’avoir un pécule pour les études. Je me rappelle aussi de ne pas parler pour ne pas être et mettre mal à l’aise. Et puis, plus on se rapproche de la fin de notre scolarité de base, plus les différences se voient. Les choix de vie prennent en compte ce avec quoi on grandit et les possibilités que cela ouvre.

L’assurance que l’échec mène quand même quelque part ou qu’au contraire il nous fasse reculer. Grandir avec la seconde idée nous voue à vivre avec la peur d’essayer. Certains, malgré le manque, ont la chance d’être solides ou d’avoir été élevés dans l’idée que si on a rien, tout est à gagner. Je connais des gens comme eux, des gens qui me fascinent. Je les trouvais plus fort•e que moi et plus sensé•e parfois. J’ai la sensation qu’ils ne s’embêtaient pas à trainer leur histoire mais qu’au contraire ils la construisaient.

Cette image, qui peut être inspirante, est aussi renforcée par l’idée d’être pleinement maitre de son destin, responsable de celui-ci et donc responsable de ses échecs.

Cette responsabilité est pesante et la fatigue qu’elle engendre avec le temps peut être désespérante. Soit on abandonne, soit on devient résilient, mais quoi qu’il arrive la grisaille n’est jamais très loin. Parce que même ces personnes inspirantes ont eu leur lot de galères et pour beaucoup n’ont même pas eu la chance qui aurait dû aller de pair avec leur niveau d’effort.

J’ai brièvement fréquenté des personnes qui ne se souciaient pas autant que moi de l’argent car il n’en manquaient pas et j’ai eu la sensation de personnes plus légères, comme si elles avaient une autre grille de lecture de la vie que je n’ai pu qu’entrevoir mais jamais complètement comprendre. Ils semblaient aussi comprendre un peu mieux les réalités économiques et politiques que moi parce qu’on leur avait appris qu’ils faisaient partie de ces structures et que les subir n’était pas leur seul droit… Ils pouvaient aussi les repenser, peu importe que cela aboutisse à un changement ou non. Tandis que de mon côté, l’idée principale c’était qu’on ne pouvait pas changer les choses, alors à quoi bon s’y intéresser. Je pense que c’est cette idée qui est en partie responsable de la dépolitisation de la génération de mes parents et de la mienne. Car eux et moi avons pu voir à quel point une structure censée être le visage de la liberté se rigidifie dès lors qu’elle commence à s’effondrer et ce malgré nos cris.

Un jour, du haut de sa retraite et de sa maison secondaire, un voisin de la famille m’a demandé si on pouvait qualifier une femme de « tangui ». Expression qui renvoie à un personnage, souvent masculin, trentenaire, habitant encore chez sa mère, n’étant même pas foutu de faire sa propre vaisselle ou ses lessives. Je crois que le but était de me faire rire.

Je venais de perdre mon travail de façon assez soudaine et je rentrais du Canada après une courte visite pendant laquelle j’avais eu la bêtise de tomber amoureuse et j’étais d’un seul coup bloquée chez un parent qui m’a bouffé mon énergie pour l’année qui a suivi. Cette phrase et cette situation de tout perdre, je m’en rappellerai toujours. 3 ans après, avec l’appui d’une politique creusant davantage les écarts socio-économique ; rien ne m’a permis de remonter la pente jusqu’au bout. C’est comme si j’avais eu une chance et puis tant pis, elle était passée. Car c’est ça aussi la précarité, c’est ne pas avoir le droit de louper des chances, même si ce ne sont pas celles que l’on espère.

On doit souvent dire merci pour des choses qui devraient être normales et avancer toujours parce que la fatigue c’est pour ceux qui réussissent. Comme si eux se donnaient plus à fond que les autres. La méritocratie, quelle belle idée de merde.

Le manque, c’est aussi la colère. C’est la douleur de constater qu’on se débat inutilement car même quand on croit être sorti du puits, il suffit d’un rien pour y retourner. Parce que quand on manque, un petit problème est forcément un énorme obstacle. Ce rien qui a pris 3 minutes de notre vie pourra nous bloquer encore pendant des mois et ça nous semble injuste. Parce que ça l’est. Et c’est ce constat qui nous rend fou. Fou et en colère contre un système qui semble intouchable, immuable, sans visage fixe contre lequel hurler. C’est un bloc qui nous maintient sous son poids. Comme si la société et tout ce qui l’a compose n’étaient rien d’autre que des mains mystérieuses qu’on ne comprend pas et sur lesquelles on n’a pas de prise mais qui ont visiblement prise sur nous. C’est se débattre contre ce qui nous fait trébucher mais ne jamais pouvoir l’atteindre pour l’en empêcher, alors qu’on a la sensation que c’est partout autour de nous.

C’est le monstre le plus horrible de la fondation SCP et pourtant ce n’est qu’une institution qui ne peut pas subsister sans nous.

Ça fait plus de 2 ans que je veux me faire une après-midi à la montagne, mais ce n’est pas possible, un peu par flemme quand je pouvais et beaucoup par manque d’argent et peur que ma voiture me lâche pendant le trajet. Pendant ces dernières années, j’ai pourtant occupé un emploi. J’aurais donc pu avoir les moyens mais un job alimentaire ça ne paie plus grand-chose donc c’était non pour mon escapade de folie.

Et pendant que je regrette de ne pas avoir géré mon argent autrement, d’autres se demandent qu’elles entreprises (au pluriel) ils vont bien pouvoir vendre ou acheter pendant l’heure du déjeuner. C’est comme si j’étais en train d’écrire n’importe quoi tant le fossé économique qui me sépare d’un ultrariche est énorme. Mais pendant que je suis en train de constater ça, d’autres encore se demandent s’ils vont passer la nuit parce que eux aussi sont en situation de précarité.

Même si la considération que j’ai pour les autres s’arrête souvent là où mes yeux peuvent voir, je le sais, je suis prise au piège et pourtant pas dans la pire des situations. Guerre, racisme, homophobie, transphobie, misogynie, sécheresses, inondations, maladie grave, chronique, sévices, déshumanisation, deuil… La liste de ce qui se rajoute à la précarité est longue mais dépend elle aussi des choix d’un système souverain, qui se vante d’une liberté liberticide dont lui seul a le secret.

Pour vos vies et pour d’autres vies, j’espère que le 10 septembre 2025 est le début d’un mouvement global qui nous permettra de trouver des solutions là où le capital ne rajoute que des problèmes. Qui permettra de créer des structures plus résilientes pour accueillir les difficultés de chacun au lieu de nous demander de faire abstraction de nous-mêmes pour que le système puisse continuer à s’appuyer sur nos difficultés afin de survivre en l’état. Que cet espoir soit vain ou non, qu’il semble utopiste pour ceux qui n’y croient plus ou complètement con pour ceux qui pensent y perdre quelque chose n’a que peu d’importance, il me semblait juste important de l’écrire quelque part.

claire.