1. La femme aux pieds nus

~ Scholastique Mukasonga ~

« Cette femme aux pieds nus qui donne le titre à mon livre, c’est ma mère Stefania.
Lorsque nous étions enfants, au Rwanda, mes soeurs et moi, maman nous répétait souvent : « Quand je mourrai, surtout recouvrez mon corps avec mon pagne, personne ne doit voir le corps d’une mère. »
Ce livre est le linceul dont je n’ai pu parer ma mère. C’est aussi le devoir de piété filiale de faire revivre, grâce à l’écriture, les travaux et les jours, les traditions ancestrales d’une communauté obstinée à survivre mais qui se sait vouée à une extermination programmée. C’est au seuil du génocide des Tutsi au Rwanda en 1994, son histoire, c’est notre histoire. »

Scholastique Mukasonga est une écrivaine franco-rwandaise née en 1956 dans la province de Gikongoro au Rwanda et issue des communautés Tutsi. Attaques, exil et génocide, elle est une survivante.

L’histoire des Tutsi et des Hutu sur les dernières décennies est intimement liée à la colonisation et à leurs « missions civilisatrices » ecclésiastiques.
Les systèmes politiques et sociaux initiaux au sein des actuels Rwanda et Burundi étaient façonnés, en partie, autour de quelques familles royales composaient de personnes apparentées Tutsi, voir Hutu selon la région. Avant la colonisation, les noms Tutsi, Hutu et Twa ne définissaient pas des « ethnies » mais plutôt un rôle dans la société.
La colonisation a complètement chamboulé ces réalités et l’avenir des populations.

La colonisation est premièrement allemande vers 1885 puis belge en 1919 – après la Première Guerre mondiale – « les administrations européennes » et leur goût certain pour la classification outrancière, l’essentialisation et la réécriture de l’histoire par leur prisme religieux, ont poussé à une hiérarchisation complètement verrouillée des populations sur place. Ce système vertical passe d’abord par la christianisation des populations et permet de restreindre ou de facilité l’accès à l’éducation ou aux postes administratifs via la création d’une carte d’identité mentionnant « l’ethnie ». Ce sont d’abord les personnes apparentées Tutsi qui seront privilégiées par ce système, même si les grands gagnants restent en réalité les colons.

Cette fracture et les théories racistes qui l’ont créé, ont conduit à faire émerger une profonde colère au sein des populations locales, particulièrement chez certaines personnalités apparentées aux Hutu.

Dès lors que les élites Tutsi commencent à demander plus d’indépendance et de pouvoir décisionnaire, les colons changent de camp pour tenter de garder le contrôle de la région. Les Hutus étant une partie plus importante de la population, des révoltes soutenues par l’empire colonial engendre déjà autour des années 50 des déclarations publiques qui pointent la domination Tutsi comme fortement problématique, voir comme étant la cause de tous les problèmes rencontrés par les populations civiles Rwandaise. Effaçant ainsi la responsabilité des administrations coloniales. C’est dans cette logique que née et est publié en 1957 « le manifeste Bahutu », qui mentionne ouvertement un « problème racial » désignant les Tutsi.

Scholastique Mukasonga née un an avant la publication de ce manifeste, soit dans une période de très fortes tensions. Le pays deviendra alors une république dirigée par des politiciens apparentés Hutu dès lors que le Rwanda devient indépendant en 1962. Entre temps, plusieurs groupes, organisations et milices s’organisent pour soutenir ou résister à l’idéologie raciste et haineuse qui se répand et aux tensions qui gagnent les pays.
Ces tensions ne diminuent pas, bien au contraire, des attaques dites « préventives » par certaines personnalités politiques Hutu, ont lieu sur les personnes apparentées Tusti et poussent des milliers de personnes à se déplacer, dans le pays ou au Burundi, au Congo et en Tanzanie afin de fuir.

Mon manque évident de connaissance sur le sujet ne me permet pas d’aller plus loin pour vous contextualiser les tensions et les choix qui ont mené au pire de ce qu’a vécu l’auteure. Considérez d’ailleurs qu’il est préférable de ne pas vous baser sur mon texte pour avoir une idée claire et historiquement juste de ce par quoi ces populations sont passées. Je vous laisse en description de l’article un lien vers une vidéo de Nota Bene et un article de la revue VACARME sur lesquels je me suis beaucoup appuyé pour développer cette partie de contextualisation.

Menaces répétées, meurtres, idéologie de haine encore très présente, groupes extrémistes armés ou validation d’actions violentes par certaines personnalités politiques présentes dans ces pays, choix des empires coloniaux de soutenir ou non certains mouvements, soutien à la République Hutu par la France… Les quelques contenus que j’ai consultés à ce sujet, parlent tous d’un conflit complexe dont les échos sont encore bien perceptibles aujourd’hui. Actuellement, les populations civiles du Burundi, du Rwanda et d’une partie du Congo subissent encore de fortes tensions liées à cette histoire. Mélanges entre une course à l’acquisition de ressources rares, des problématiques de défense et un passé déstabilisé par le pire de ce que peut faire l’humain.

C’est en 1994, 2 ans après l’arrivée de l’auteure en France et en l’espace de 3 mois que le génocide perpétré par des extrémistes Hutu tue près d’1 million de Tutsi et Hutu modérés. Parmi ces victimes, 37 membres sa famille perdent la vie de façon brutale.

Dix ans après cet épisode funeste, elle revient au Rwanda et, suite à ce voyage, rédige son premier livre autobiographique « Inyenzi ou les Cafards ». S’ensuit de près « La femme aux pieds nus » qui est le premier livre de cette auteure présent dans ma bibliothèque.

Lorsque j’ai acheté ce livre je savais qu’il parlait du génocide Tutsi au Rwanda mais je ne m’attendais pas à cette douceur.
Si, dans cette description de vie, le génocide est présent comme la tonalité d’une image jaunie qui ne pourra pas être rattrapée, on y lit aussi la tentative de re-normaliser sa vie quand le pire est à sa porte et ne vise que nous.

Le livre nous dépeint le portrait de Stefania, mère de l’auteure et membre important d’un village d’exilés dans lequel elles vivent avec le reste de la famille. On y découvre une femme qui fait son possible pour reconstruire les conditions qui permettront à ses enfants de vivre. Tentant de préserver les traditions et de tirer parti de ce qu’il y a de mieux dans « le progrès » amené par les blancs, c’est-à-dire dans les installations politiques et urbaines de la colonisation Belge.

On y lit l’amour, les yeux de l’enfant qui voient tout, les coutumes dont Stefania a l’air d’être la gardienne, les petites joies qui soulagent après le pénible travail vital de la terre ou les récompenses données aux enfants qui réussissent à l’école.
Et, au tournant de ces jolis moments, on se fait rappeler à l’ordre. Ce qui guette ces personnes dont on lit l’existence n’est ni joli, ni joyeux.

Construction de l’Inzu – maison traditionnelle rwandaise.
Crainte constante des milices Hutu.
Importance de la culture du sorgho ou du jardin de plantes médicinales.
L’autrice nous parle aussi de la façon dont sa mère cherchait à tout prévoir pour éviter le pire en pensant aux cachettes et en entraînant ses enfants pour les cas d’extrême urgence. Ce qu’on découvre de la culture et des traditions rwandaises nous permet de comprendre un peu plus tout ce qui a été enlevé à ces communautés forcées à l’exil.

Ce livre est beau, je ne pourrais pas le dire autrement. Et il est triste. On le lit tout en sachant que ces personnes dont on nous conte la vie ne sont plus là. On sourit à l’évocation des souvenirs d’enfance de l’auteure, pouvant nous laisser parcourir plusieurs pages d’une semi-légèreté. Et on perd notre sourire en une seule phrase, chargée de la réalité du génocide, de l’envie des tueurs d’exterminer une identité.
« Ce petit nez qui décida de la mort de tant de Rwandais. »

Le livre dépeint particulièrement ce que sont les vies des femmes Rwandaises. Mères, travailleuses, enfants, porteuses de connaissances spirituelles et cibles facile des milices Hutu. On mutile les hommes, on viole les femmes. L’enfant que fut l’écrivaine nous décrit cette femme venant de la capitale qui vend le pain. Nous compte aussi la peur de ses parents quand au choix de sa grande soeur qui souhaite partir vivre en ville avec son mari, un professeur d’université, et nous dépeint le soin de la communauté accordé à cette enfant devenue mère car le sait on, a été violée en allant chercher de l’eau seule.

Si le concept de génocide peut être décrit par les mots d’historiens ou de politologues spécialistes des conflits, comprendre passe avant tout par les récits des vivants qui ont survécu à leurs familles. Les écouter, les lire, c’est, ne pas oublier leur humanité.
Même si ce que je dis paraît simplet, il est important de se rappeler des réalités au-delà des regards extérieurs et faussement modernes dont nos sociétés occidentales se vantent – chaque conflit est avant tout la perte du droit de vivre. Et il est toujours important d’éviter d’en arriver à cette perte peu importe à qui elle profite ou qui elle menace.

Dans un entretien accordé à « le grand continent », Scholastique Monkasonga dit ceci :
« Mes deux premiers livres sont les tombeaux de papier que je me devais d’ériger pour ceux qui ont péri […] Mon devoir de survivante était d’exhumer mes proches de l’anonymat du génocide. »

Scholastique Mukasonga a écrit bien d’autres livres, pas toujours autobiographiques. Je crois que sa collection se compose d’une bonne partie de romans, qui, de ce que j’en ai lu, ne manquent jamais de nous rappeler par quelles réalités sa vie a été marquée.


*Ce texte en plus n’est pas parfait – je tenais tout de même à l’inscrire pour pousser à la réflexion, de ceux, qui comme moi, n’ont pas eu conscience de ces réalités derrière l’emploi des mots, jusque très récemment.

Interview – Le Grand Continent – « Celle qui conte n’a pas de haine dans son cœur », une conversation avec Scholastique Mukasonga.

Site web officiel de l’écrivaine Scholastique Mukasonga

Pour comprendre l’histoire du Rwanda je me suis basée sur les articles Wikipédia – donc vraiment faites vos recherches – sur un article de la revue VACARME et la vidéo de Nota Bene sur le sujet –